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Chandelles. Des flammes qui vacillent sur les tapisseries suspendues aux murs.

Des flacons d'alcool posés sur la cheminée ; des volutes d'encens. Ambiance de célébration païenne.

Au centre du salon le décor est planté. Une croix de saint André attend la suppliciée ; une table est dressée, parsemée d'objets incongrus : cordes, pinces de différentes tailles, poids de plomb, bougies, cravaches, corset et cagoule de cuir.

 

C'est dans cette atmosphère en clair-obscur, l'esprit délesté de toute pensée tangible, raisonnable, pénétré de musique baroque, qu'elle entra – silhouette blanche et nue perchée sur de hauts talons – dans le cercle de l'humiliation consentie. Sentiments mêlés de désir étincelant et d'appréhension. Ainsi fut-elle intronisée dans cette confrérie confidentielle sans âge ; ainsi se sentit-elle grisée, pour la première fois, par cette folle attente de faire l'épreuve, en même temps, de l'anéantissement de ses volontés et de la transcendance, par ce don d'elle-même, sans fard, au maître choisi d'un érotisme renouvelé.

 

Dans cet espace parallèle, dans cette bulle envolée d'heures immobiles arrachées au temps, petit à petit elle apprit.

 

Bientôt elle sut l'exaltation de se tendre vers l'homme, de lui offrir et son corps et son âme.

Dans cette intime confidence, cette confiance paroxystique, cette manifestation amorale de désirs brulants, elle apprit à vouloir, à aimer, dépasser la morsure des sévices et se sentir libre de s'echapper d'elle-même en étant humiliée.

 

Erotisme secret, caché des yeux de ceux qui jugent, se jouant – entre adultes consentants – dans les recoins sombres du boudoir de Donatien.

De cette expérience, de ces déchéances et de ses transcendances, ne se gravèrent en elle que des souvenirs d'amour et de plaisir hors de la norme.

 

Plus tard cependant, bien des années après, voulant jouer encore, elle se trompa de maître...

 

L'humiliation refit surface dans l'océan tumultueux de sa vie. Là néanmoins n'était nulle intention d'agrandir les sentiments, de dépasser l'ordinaire pour arpenter les chemins de la complexité humaine via des pratiques érotiques longeant le bord du gouffre.

Non.

Là ce n'était plus l'arête de la montagne, c'était le précipice !

 

Humiliation de mots et de gestes, loin de s'inscrire dans un quelconque espace hors des sentiers battus, se déposant en voiles ternes sur la moindre clarté du quotidien.

 

Elle n'était plus objet volontaire de désirs obscurs autant que lumineux, elle était là soumise à des assauts de mépris, de dégoût et de haine. La volonté de l'autre ne s'exerçait plus sur elle dans un essor de transcendance mais comme un gouffre l'entraînant vers l'anéantissement concret.

 

Mise à terre, clouée au sol, il ne s'agissait plus de postures attisant le désir d'un ludique érotisme échafaudé à deux, il était là question de négation d'elle-même ; dans un jeu de dupe élaboré, non plus en liberté, mais en contrée de tyrannie.

 

Dans le temps de la gloire enflammée, c'était elle-même, comme en prière, qui se mettait à genoux ; dans cette époque crasse, c'est la main et le corps d'un homme, l'écrasant de son poids, ce sont ses paroles d'injure, qui la faisait plier.

 

Comme quoi dans la vie, pour un même précepte, existent toujours plusieurs conceptions, pour le moins deux, l'une pour grandir et l'autre pour anéantir.