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On arrive chez des amis. Une dizaine d'invités est déjà là. Salutations cordiales, tendres embrassades ou effusions débordantes, c'est selon. Ça rigole et ça papote frénétiquement autour du tilleul. Les joues sont empourprées et les regards brillants. Comme on a deux bonnes heures de retard, on se dit – vu l'ambiance un peu paillarde – que les verres n'ont guère dû désemplir depuis l'apéritif.

 

Que c'est beau ici ! Tout semble si paisible. Il flotte dans l'air comme une connivence, quelque chose de doux et d'harmonieux. Oui, elle est presque palpable cette harmonie enveloppant – telle une brume claire et légère – fleurs, coccinelles, oiseaux, arbres, papillons, chiens, chats, ruisseau, enfants, les petits comme les grands. Les choses et les gens, l'infiniment petit et l'infiniment vaste, le vert de la prairie et le bleu du ciel, tout ce qui rampe, vole, court, rit, clapote, s'enracine et s'élève, bref tout ce qui vit, mais même la pierre de la table, l'osier, le fer, inertes, des chaises et des bancs, tout est mélangé, tourbillonnant dans l'harmonie. Alors, dans cette espèce d'union universelle – sans doute l'aurez-vous un jour vécu pareillement – on se sent bientôt pris de vertiges. Relié à l'espace, aux étoiles, comme au brin d'herbe, à la fourmi. Tout paraît si calme alors que chacun déborde de son lit pour se déverser, juste un peu, dans celui du voisin. Plus tard pourtant, devant le film de cette journée, on se rappellera seulement l'émotion simple et joyeuse d'un bel enthousiasme partagé, pour ce printemps revenu, les bourgeons éclos qui commencent à colorer le jardin de teintes poétiques et l'hydromel nouveau. Chaque élément de ce tableau vivant, que soi-même on habite, aura l'incroyable caractéristique, bien que si naturelle, de sembler à sa place.

 

Le bruissement du vent dans les branches évoque un murmure. Les enfants courent en lançant alentour leurs cris d'Indiens, les fleurs balancent doucement au bout de leur tige fragile, quelques pigeons, à bonne distance, fondent sur l'herbe pour picorer graines et miettes, tombées des morceaux de pain posés en équilibre sur le bord des assiettes, et les ramures des arbres parlent. C'est ainsi qu'il en va, n'est-ce pas ? Elles content leurs histoires d'hier, à l'intention des hommes, trop insouciants en apparence. Leur message est le suivant : « soyez conscients, frères humains, de la grandeur et de l'insignifiance de votre condition. »

 

Un homme passe un verre à la main. Il descend lentement, l'air absorbé dans des pensées maussades, vers le petit ruisseau qui borde le jardin. Au détour d'un bosquet de bambous géants, il disparaît. Une heure plus tard on le voit remonter, les sandales accrochées à la ceinture, la mine défaite et les yeux rougis. Plus tôt pourtant, on s'en souvient parce que la scène était si charmante et gaie, il dansait en riant au milieu du salon, embarquant à sa suite les enfants dans une farandole.

 

On admire les grands arbres qui se dressent fièrement, pendant ce temps pourtant, des milliers de leurs semblables tombent sous les assauts d'hommes criminels. Des insectes papillonnent joyeusement alors qu'au même moment des millions des leurs sont empoisonnés de par le monde. Les adultes rient trop fort. Combien d'entre eux, pourtant, vivent en ces instants des tumultes intérieurs qui risquent de leur abîmer le corps ou l'esprit ? Les enfants sautent innocemment d'une pierre à l'autre au bord du ruisseau. On regarde le manège en souriant avec tendresse. Pendant ce temps, le benjamin de la bande, lui, est resté à l'écart. Le dos appuyé contre un tronc il pleure en silence. Sa maman est partie du foyer il y a deux mois. Elle lui manque. Il n'a même pas cinq ans.