b2f59ab7426f5768e71b6648b0f6183cLES SYMBIOTIQUES, description sommaire d'un petit peuple.

 

Les symbiotiques sont minuscules et, pour la plupart, plutôt agités. Les femmes ont toujours sur le dos des fardeaux impensables. Dès leur plus jeune age les filles sont ainsi éduquées à transporter des charges dont le poids augmente au fil des ans. Au sortir de l'adolescence, une poche de peau résistante et admirablement extensible se forme entre leurs omoplates et le bas de leurs reins. Les petits mâles, quant à eux, naissent avec des pieds extraordinaires en forme de baskets. Une fois adultes, ils ont le pouvoir de transformer à leur gré les étranges chaussures qui leur servent de pieds, en raquettes, ou encore en petits skis, selon les besoins. Ainsi les femmes sont-elles porteuses et les hommes coureurs-glisseurs.

 

Après quoi courent ou glissent-ils ? demanderez-vous peut-être. Après les heures, les minutes, et même jusqu'après la moindre seconde perdues par les enfants désœuvrés. Les épouses, compagnes, sœurs, mères, portent tout et n'importe quoi d'une hutte à l'autre : nourriture, vêtements, eau, mais aussi sentiments et émotions. Elles distribuent les précieuses denrées en fonction de l'adage ici mis en pratique chaque jour : « Nécessité fait loi. » La logistique et le principe d'équité sont le domaine des femmes.

 

Ce petit peuple vit dans des huttes, toutes bâties à flanc de collines, qui sont tels les tipis des Indiens d'Amérique. La conception que ces gens ont de leur environnement est ainsi conditionnée par la notion de verticalité. Le plan, l'horizontalité, ne fait pas partie de leur mode naturel de pensée. C'est une espèce trans/descendante.

 

Les hommes, sans que cela ne semble leur coûter le moindre effort, courent en direction des sommets ou se laissent glisser au bas des collines, près de l'entrée des cavités rocheuses. En s'enfonçant plus avant dans ces couloirs minéraux, on accède à de vastes grottes. Les femmes récoltent là l'eau pure des rivières souterraines, qu'elles enferment précautionneusement dans de grandes outres translucides qui semblent vivantes. Des enfants sans occupation sont assis ça et là, ne faisant rien d'autre qu'égarer, par leur oisiveté, des fractions de temps. Ce sont autant de bulles multicolores de toutes tailles qui s'échappent de leur poitrine immobile et que les coureurs devront attraper avant qu'elles n'explosent. Dès que l'une d'elle est prise au piège, elle est placée dans l'un des petits filets iridescents que les hommes gardent accrochés à la ceinture. Le plein fait, le curieux ballet reprend de plus belle. Les coureurs partent en quête des petits et des adolescents dont l'aura est grise et terne, signe que le temps libre leur fait défaut. Une fois tout près d'eux, les filets s'ouvrent, les bulles s'échappent et vont exploser sur les fronts puérils. C'est ainsi que les enfants actifs, œuvrant à aider leurs aînés, s'occupant de la distribution des couleurs ainsi que des aménagements paysagers du pays, gagnent des instants rien qu'à eux, dédiés à la rêverie, à la musique ou aux jeux. L'attention portée au bien être de la jeunesse symbiotique est du ressort des hommes.

 

Toute une pléiade d'animaux vit paisiblement en harmonie avec ce peuple végétalien. Ils fournissent la laine, veillent à ce que les petits ne courent aucun risque, aident aux récoltes, gardent les indésirables à bonne distance et consolent les symbiotiques dans le chagrin. Ils sont aussi indispensables à l'entretien des espaces verts conçus par les enfants, se chargeant de brouter l'herbe trop haute, transporter le pollen de fleurs en fleurs et tailler là où il faut. Tout, entre les animaux et les jardiniers en culottes courtes se fait par transmission de pensée ce qui, ma foi, est fort appréciable, tout malentendu étant ainsi évité.

 

On m'a un jour conté que des étrangers paisibles, sans la moindre intention malhonnête, cherchant juste un lopin de terre pour poser leurs bagages et vivre en marge d'une humanité devenue folle, avaient été acceptés par tous, juste parce que le flair et l'intuition animale des gardiens du pays n'avaient rien trouvé à craindre d'eux. Alors, ce fut toute une aventure pour rendre la cohabitation possible, puisque ces voyageurs appartenaient tout de même à une espèce différente. Ne disposant pas des aptitudes et bizarreries des symbiotiques, il fallut tout leur enseigner et même leur fabriquer les attributs dont le petit peuple des collines est naturellement pourvu. Qu'à cela ne tienne, en moins de temps qu'il n'en faut pour y réfléchir et mettre le projet à exécution, grâce à l'implication de chacun, tout fut réglé. Et ces migrants venus de contrées lointaines, fuyant la violente décadence de l'humanité, s'intégrèrent tant et si bien, qu'ils finirent par penser avoir trouvé le paradis.