Illustration, pour Les Métamorphoses d'OvideMon sein s'illumine peu à peu. Je sens une chaleur douce naître puis irradier en moi. Je gonfle, jusqu'à ce que le papier délicat de ma peau soit bien tendu. Là, les mains qui me retiennent lâchent leur emprise. Je prends mon envol, enfin ! , emportée par un vent tiède et lent. La nuit tombe alors que je m'élève tranquillement vers le ciel qui accroche peu à peu ses étoiles. Mon destin pourrait être de finir mon vol lumineux accroché à une branche, la peau déchirée et pourtant, non. Je savoure, en m'élevant lentement, comme alanguie, le décor poétique et féerique qui se met en place au-dessus de moi. Bientôt je dépasse la cime des arbres. Ouf. Sauvée pour un temps. Maintenant je dérive au gré des vents et je me perds, émue, dans l'observation intense de la beauté des paysages forestiers sous la pleine Lune. Je suis une lanterne magique grosse de Douceur. Et de là, inévitablement, je deviens boule de coton.

 

Des enfants posent délicatement un oiseau blessé sur mon corps moelleux. L'oiseau et mon nouveau moi, nous sommes dans un carton à chaussures, taille 27. Son minuscule cœur affolé bat à tout rompre. Je fais de mon mieux, m'étirant en tous sens, pour envelopper son petit corps meurtri d'une ouate douce et chaude. Du temps passe... Je le sais car il y a une vieille horloge quelque part qui égrène les heures. Les enfants nous ont oubliés et le battement de la vie dans la poitrine du moineau s'affaiblit de plus en plus. Le coton que je suis, impuissant, imbibé de larmes de crocodile, et voulant fuir en rêve la cruelle réalité, se trouve pris au piège d'un cauchemar.

 

Col de montagne esseulé dans la tourmente me voici assailli, encore et encore, par les vents glacés qui fondent sur moi en tourbillonnant. J'abdique mon rôle de majesté et grelotte avec humilité. Gris. Tout est gris et désolé. Les couleurs de mes joies estivales se sont toutes évanouies. Une tempête de neige s'abat sur mon flanc et la blancheur des flocons me ramène à mon état d'éveil. Je suis coton.

 

L'oiseau est mort.

 

Le lendemain les enfants transforment un coffret de bois (ayant contenu quelques mignonnettes d'alcool du grand-père) en écrin, pour y mettre le moineau sans vie. D'un coup mes fils s'agglutinent, se densifient et je deviens cercueil. Une femme installe en moi un lit de coton, que j'étais encore il y a peu, et y installe délicatement le petit être inerte. On nous dépose au fond d'un trou sommairement creusé dans la terre du jardin. Au milieu des bulbilles en sommeil, il fait noir et froid. Je regrette le temps où, lanterne, j'allais à la rencontre des étoiles.

 

Je suis tout, et rien à la fois.

 

Je suis cette lumière qui file dans la nuit clémente, en même temps que je suis l'astre qui luit au firmament. Je suis un arbre gisant, déraciné par un jour de grand vent. Bientôt mon corps, auparavant majestueux, l'homme l'aura débité en planches, coupé, écartelé, puis assemblé à nouveau pour son usage. De mon essence de hêtre dispersée, une part infime se matérialisera en un coffret d'alcool, puis finira en cercueil à moineau. Splendeurs et misères du vivant. Des morceaux de moi-hêtre, effilochés, écrasés, mouillés et malaxés seront ensuite reconstitués en feuilles de papier.

 

Je suis multiple, ultime abri de l'oiseau mort et, l'instant d'après, cent quarante huit pages d'un recueil de poésie. Ah, que j'aime ça lorsque je suis livre. Possible envol vers le sublime. L'ennuyeux, ce sont les histoires tristes. Alors, parfois, les yeux qui me parcourent pleurent et toute ma substance fabulatrice se trouve aspirée dans une simple larme. Je résiste, contrarié, m'accrochant désespérément à mon état romanesque, mais rien n'y fait. En une fraction de seconde, je rétrécis de manière spectaculaire et me liquéfie. Me voici goutte d'eau salée dévalant la pente d'une joue.

 

Il faudrait que cela cesse, toutes ces transformations qui m'égarent par rapport à mon être original, oublié depuis bien longtemps d'ailleurs. Ce serait si bon, sans doute, de se sentir définitivement une seule et même chose, de prendre le temps de s'installer et, Ô privilège suprême ! , de s'accorder quelques certitudes. Cela fait néanmoins de si longues années que je vis de métamorphoses, qu'il me semble que même si l'on m'accordait enfin la stabilité, je ne saurais plus ce qu'intimement je souhaiterais être jusqu'à la fin.